juil. 052013
LE MONDE PARIS Juillet 2013

 

lemonde072013

Alors que la Semaine de la mode masculine s’est clôturée le 30 juin et que Paris accueille jusqu’au 5 juillet les présentations des collections haute couture, retour sur un métier clé des défilés : celui d’illustrateur sonore. Depuis plus de vingt ans, le Français Frédéric Sanchez conçoit des bandes-son pour les créateurs.

Le Monde.fr : Comment vous est venue l’envie de travailler comme illustrateur sonore pour le milieu de la mode ?

Frédéric Sanchez : Je n’avais jamais réellement pensé travailler dans la mode. La danse m’a initié à cet univers. Dans les années 1980, il y existait plusieurs compagnies que l’on associait au « théâtre contemporain » de la danse. Parmi elles figurait celle de Régine Chopinot, dont les costumes étaient réalisés par Jean-Paul Gaultier. Ça a été un premier pas vers l’univers de la mode. L’autre point d’entrée a évidemment été la musique. J’adorais le label Factory et les groupes comme Joy Division ou New Order. Leurs pochettes de disque étaient faites par le graphiste Peter Saville. J’ai découvert qu’il faisait aussi les catalogues de mode du créateur japonais  Yoji Yamamoto. Je savais pas tellement quoi faire de cette passion absolue que je portais à la musique, mais ce qui m’intéressait réellement c’était de trouver un milieu où je pouvais trouver cette idée de spectacle total. Ensuite, comme souvent ce sont les contacts qui ont été déterminants. C’est avec [le créateur Belge] Martin Margiela que j’ai réalisé que je pouvais faire quelque choses d’intéressant avec la mode. J’avais un peu regardé comment étaient conçus les défilés à l’époque et – ça n’est pas une critique – les musiques choisies étaient généralement des « tubes » du moment. A mes yeux, cela datait beaucoup l’événement ; six mois après, un défilé semblait très dépassé. Or Martin et moi partagions ce point de vue : il disait souvent qu’il présentait une collection mais que son ambition était de casser un peu l’histoire des saisons. Je me suis retrouvé entouré de gens qui ont une vision expérimentale de la mode, qui la perçoivent comme un laboratoire de recherches. Je me suis inspiré des choses que j’aimais pour travailler la matière sonore. Le premier défilé de Martin a été une sorte de révolution dans son format et a profondément marqué l’histoire de la mode.
Comment concevez-vous une bande-son pour un défilé ?
Je dialogue beaucoup avec les créateurs. Le son c’est en quelque sorte l’envers du décor. Comme le parfum, il est une sorte de sensation non palpable et qui génère pourtant toute une ambiance. Il y a cette même approche sensorielle. Dans un premier temps, j’ai donc besoin de travailler avec les mots. Il faut sentir l’esprit de la collection avant de penser à la musique. Dans les studios de mode, il y a unmood-board [une planche d’inspiration] avec des images. Je m’en imprègne et après je les traduis en sons et en musiques. Le jour du défilé c’est presque le moment le moins important en réalité, il suffit d’appuyer sur « play ». Ce qui compte c’est la préparation. D’autant que je travaille beaucoup en studio. Le travail de montage est réalisé en amont. Et tout se fait au dernier moment, en général, une semaine avant le show. Quand j’ai commencé ce travail, on s’organisait pour commencer à réfléchir sur la question deux mois avant. Et puis, avec l’enchaînement des semaines de la mode et l’explosion du nombre de défilés, on ne peut plus fonctionner comme ça… Le temps s’est resserré. Aujourd’hui, c’est une sorte de mécanique un peu folle qui demande beaucoup d’organisation. Pendant sept ans, j’ai travaillé seul, à un moment il a fallu que je monte une équipe. Si l’on veut être très basique, disons que l’élaboration d’une bande-son pour un défilé requiert une quarantaine d’heures de travail.
Avec quels créateurs souhaitez-vous travailler ?
J’ai eu la chance de collaborer tout de suite avec des gens avec qui j’avais envie de travailler, comme Jil Sanders, Muccia Prada… Très vite, j’ai ressenti le besoin de ne pas rester cantonné à Paris. Mon travail ne différe pas en tant que tel d’une ville à l’autre, mais les visions de la mode, elles, varient. A New York, par exemple, j’ai pu rencontrer Marc Jacobs. Il y a un créateur avec qui je voulais réellement travailler : Calvin Klein. Il a, de mon point de vue, une approche vraiment intéressante notamment par son travail sur l’image. Je ne sollicite pas réellement les collaborations, je l’ai fait juste au début. Je travaille beaucoup avec des gens qui ont les même goûts que moi. Parfois, ça peut être très compliqué, il faut se faire violence. C’est quand même un travail artistique, si l’on accepte tout on tombe dans une histoire de business. Personnellement, c’est pas trop mon truc, j’aime garder cette dimension « expérimentale ». Sinon ça ne m’amuse pas. Mais ça m’est arrivé de travailler pour des gens qui n’ont pas les mêmes goûts et en général la collaboration ne dure qu’une saison. Ça c’était au début. Maintenant quand les gens m’appellent, je vais les rencontrer d’abord pour voir si ça colle. A travers ma bande-son j’essaie de transmettre une signature. Ce qui m’intéresse c’est qu’après toutes ces années, si l’on met les bandes-son réalisées pour chaque créateur bout à bout, on reconnaisse une patte… Pas la mienne, mais plutôt celle créée par la collaboration entre un créateur et moi. C’est un duo, une histoire. Je pense que c’est un peu comme une image de marque.

 

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