{"id":445320,"date":"2018-10-04T12:11:38","date_gmt":"2018-10-04T10:11:38","guid":{"rendered":"https:\/\/dev.elorainweb.com\/?p=445320"},"modified":"2024-05-12T11:49:13","modified_gmt":"2024-05-12T09:49:13","slug":"frederic-sanchez-lhabilleur-sonore-de-la-mode-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/frederic-sanchez-lhabilleur-sonore-de-la-mode-2\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Sanchez, l&rsquo;habilleur sonore de la mode"},"content":{"rendered":"<p>Le Temps &#8211; 19 septembre 2018<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<br \/>\nFr\u00e9d\u00e9ric Sanchez, l&rsquo;habilleur sonore de la mode<\/p>\n<p>L\u2019illustrateur sonore des d\u00e9fil\u00e9s de Prada, Comme des gar\u00e7ons, Craig Green ou encore Mary Katrantzou raconte comment son travail a \u00e9volu\u00e9 et s\u2019est adapt\u00e9 aux nouveaux rythmes de l\u2019industrie de la mode<\/p>\n<p>Le hasard des rencontres fait parfois bien les choses. Rien ne pr\u00e9destinait le Fran\u00e7ais Fr\u00e9d\u00e9ric Sanchez \u00e0 travailler dans la mode jusqu\u2019au jour o\u00f9, \u00e0 20 ans, il fait la connaissance de la cr\u00e9atrice Martine Sitbon. Passionn\u00e9 de musique, il fabrique alors la bande-son de l\u2019un de ses d\u00e9fil\u00e9s. \u00abC\u2019\u00e9tait tr\u00e8s artisanal. Je faisais des collages de bandes magn\u00e9tiques, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un montage de film. Je ne dis pas \u00abmixer\u00bb car je ne me suis jamais consid\u00e9r\u00e9 comme un DJ.\u00bb A l\u2019\u00e9poque, il d\u00e9couvre la mode en s\u2019int\u00e9ressant au design des pochettes de disques. \u00abC\u2019est comme cela que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 construire ma culture de l\u2019image. Par exemple, le graphiste Peter Saville, qui signait aussi les catalogues de Yohji Yamamoto, imaginait les pochettes d\u2019albums de groupes comme Joy Division ou New Order\u00bb.<\/p>\n<p>Montrer l\u2019invisible<br \/>\nEn 1988, une amie mannequin le pr\u00e9sente \u00e0 Martin Margiela. Pour le premier d\u00e9fil\u00e9 du designer organis\u00e9 au Caf\u00e9 de la gare, le th\u00e9\u00e2tre parisien situ\u00e9 \u00e0 deux pas du Centre Pompidou, Fr\u00e9d\u00e9ric Sanchez installe des micros qui relient les backstages \u00e0 la salle. Au moment o\u00f9 les invit\u00e9s s\u2019installent, le son des coulisses se diffuse. \u00abJe voulais montrer ce qu\u2019on ne peut pas voir. Le son, c\u2019est \u00e7a: c\u2019est l\u2019id\u00e9e de sugg\u00e9rer.\u00bb<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re, un coup de g\u00e9nie. Il va alors collaborer avec les cr\u00e9ateurs les plus en vogue: Jean Paul Gaultier, Vivienne Westwood, Helmut Lang ou encore Miuccia Prada. Il invente son m\u00e9tier, celui de mettre en sons des v\u00eatements, des images, qu\u2019il baptise \u00abillustrateur sonore\u00bb. \u00abJ\u2019ai trouv\u00e9 ce nom que personne n\u2019utilisait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, en r\u00e9f\u00e9rence aux feuilletons radiophoniques accompagn\u00e9s de bruitages. J\u2019ai toujours aim\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde que l\u2019on cr\u00e9e avec le son.\u00bb Les d\u00e9fil\u00e9s, spectacles vivants, allient ses deux passions: la musique et le th\u00e9\u00e2tre. \u00abEnfant, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, j\u2019assistais \u00e0 de nombreux spectacles. Je me souviens d\u2019une repr\u00e9sentation au Th\u00e9\u00e2tre des Bouffes-du-Nord: L\u2019op\u00e9ra de quat\u2019sous mis en sc\u00e8ne par Hans Peter Cloos. La musique de Kurt Weill, qui se situe entre le cabaret berlinois et la com\u00e9die musicale am\u00e9ricaine, \u00e9tait tout d\u2019un coup jou\u00e9e par des musiciens de la sc\u00e8ne allemande \u00e9lectronique. Ce rapport entre le pr\u00e9sent et le pass\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important pour moi.\u00bb<\/p>\n<p>Un morceau par d\u00e9fil\u00e9<br \/>\nAu d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, il signe les bandes-sons des d\u00e9fil\u00e9s de Calvin Klein et de Jil Sander, les deux ap\u00f4tres du minimalisme. \u00abJ\u2019ai contact\u00e9 Calvin Klein, je voulais absolument travailler avec lui car pour moi, c\u2019\u00e9tait le Mapplethorpe de la mode. On \u00e9tait en plein minimalisme, une mode sans r\u00e9f\u00e9rence, j\u2019utilisais alors beaucoup de musiques \u00e9lectroniques, assez froides, d\u00e9pouill\u00e9es.\u00bb Il invente ensuite le concept du morceau unique qu\u2019il \u00e9tire sur toute la longueur du d\u00e9fil\u00e9, notamment avec Marc Jacobs. \u00abC\u2019\u00e9tait une chose qui ne se faisait pas beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9poque. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai utilis\u00e9 ce concept c\u2019\u00e9tait pour Costume National: j\u2019avais \u00e9tir\u00e9 Girls and Boys de Blur pendant vingt minutes. J\u2019avais eu cette id\u00e9e car j\u2019avais vu, en backstage d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 Prada, Kate Moss et Shalom Harlow qui se repassaient en boucle le m\u00eame morceau sur un magn\u00e9tocassette. J\u2019aimais l\u2019euphorie qui accompagnait ce moment.\u00bb<\/p>\n<p>Les d\u00e9fil\u00e9s ont commenc\u00e9 \u00e0 se raccourcir, pour ne plus durer qu\u2019une dizaine de minutes. \u00abAu d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, on est sorti du minimalisme, on a vu le retour des silhouettes accessoiris\u00e9es et j\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 m\u00e9langer des morceaux. J\u2019ai cr\u00e9\u00e9 le mash-up en quittant les bandes magn\u00e9tiques pour travailler sur ordinateur. J\u2019ai pu aller encore plus loin, cr\u00e9er des morceaux hybrides, ins\u00e9rer des couches et des sous-couches de musique comme un millefeuille. Par exemple, je m\u00e9langeais de fa\u00e7on assez improbable du Beyonc\u00e9 avec du Metallica.\u00bb<\/p>\n<p>Mettre des images et des mots en r\u00e9sonance<br \/>\nL\u2019illustrateur sonore ne s\u2019interdit rien, puise dans tous les sons. En mars 2018, pour le second d\u00e9fil\u00e9 Carven de Serge Ruffieux, il glisse un vers de Baudelaire pour ouvrir le show. \u00abJ\u2019utilise tout: des bruits, des mots, des dialogues de films. Une fois, pour un d\u00e9fil\u00e9 Miu Miu centr\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e de bourgeoisie, je n\u2019ai utilis\u00e9 que des dialogues de films, de Fassbinder \u00e0 Antonioni. Avec le son, on cr\u00e9e un second d\u00e9cor. Je me souviens de mon grand-p\u00e8re qui n\u2019a pas pu se rendre en Espagne avant la mort de Franco. Son seul lien avec le pays \u00e9tait la radio. Avec le son, il y a cette id\u00e9e qu\u2019on peut \u00eatre dans deux endroits \u00e0 la fois.\u00bb<\/p>\n<p>Pour cr\u00e9er une bande-son, Fr\u00e9d\u00e9ric Sanchez a besoin en moyenne d\u2019une quarantaine d\u2019heures de travail. Les v\u00eatements des d\u00e9fil\u00e9s ne sont pas toujours pr\u00eats quand il s\u2019installe dans son studio. \u00abJe ne les vois pas souvent pendant ma phase de travail, sauf avec Rei Kawakubo [la cr\u00e9atrice de Comme des gar\u00e7ons avec qui il collabore]. Elle tient vraiment \u00e0 ce que je m\u2019impr\u00e8gne des pi\u00e8ces. Mais ce qui est le plus important pour moi, c\u2019est de conna\u00eetre le lieu du d\u00e9fil\u00e9, \u00e7a m\u2019influence beaucoup.\u00bb Il \u00e9change \u00e9norm\u00e9ment avec les cr\u00e9ateurs: ensemble, ils posent des mots et des images sur des id\u00e9es. \u00abLes mots sont aussi importants que les images pour moi; les mots, c\u2019est comme toucher quelqu\u2019un. Le cr\u00e9ateur britannique Craig Green, avec qui je collabore depuis trois ans, m\u2019envoie beaucoup de photos de choses auxquelles il pense, des textes. C\u2019est important pour que je comprenne o\u00f9 il veut aller. C\u2019est la m\u00eame chose avec Miuccia Prada. C\u2019est en mettant des mots sur les choses qu\u2019on les fait \u00e9voluer.\u00bb<\/p>\n<p>Transformer la perception visuelle<br \/>\nQuand la musique fusionne parfaitement avec les v\u00eatements, le pari est r\u00e9ussi. \u00abJe me souviens d\u2019une collection Prada de 1995, des looks aux couleurs tr\u00e8s criardes avec des mati\u00e8res synth\u00e9tiques. J\u2019avais utilis\u00e9 la musique de Stereolab, cela cr\u00e9ait un vrai miroir avec les v\u00eatements.\u00bb Longtemps travailleur solitaire, Fr\u00e9d\u00e9ric Sanchez collabore d\u00e9sormais avec deux assistants. \u00abJ\u2019ai ressenti le besoin de transmettre.\u00bb Son travail s\u2019est adapt\u00e9 aux nouveaux rythmes de l\u2019industrie de la mode et \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de designers.<\/p>\n<p>\u00abLes jeunes cr\u00e9ateurs sont tr\u00e8s conscients de la coloration que peut donner le son \u00e0 une image. Certains, comme Mary Katrantzou, analysent parfaitement la musique. Ils savent que certaines notes peuvent changer la perception visuelle de leur collection, comme une musique de film est capable de modifier le sens des images projet\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9cran.\u00bb Face \u00e0 la profusion d\u2019images et de sons qui caract\u00e9rise notre \u00e9poque, il redouble d\u2019exigence. \u00abAujourd\u2019hui, on a acc\u00e8s \u00e0 tout: il y a tellement de sons, d\u2019images disponibles qu\u2019on se retrouve seul face \u00e0 soi-m\u00eame. Dans les ann\u00e9es 1990, je recherchais la nouveaut\u00e9; aujourd\u2019hui, je me demande ce que j\u2019aime vraiment. C\u2019est une question de positionnement.\u00bb Et si le c\u00f4t\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de ses cr\u00e9ations le s\u00e9duit toujours autant (\u00abla mode est une question d\u2019apparition et de disparition\u00bb), il \u00e9prouve de plus en plus le besoin de composer sa propre musique, pour lui ou pour les autres, pour des films ou des expositions.<\/p>\n<p>Photo par Christophe Co\u00ebnon<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Temps &#8211; 19 septembre 2018&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":7,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21],"tags":[],"class_list":["post-445320","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fs-press"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/445320","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/users\/7"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=445320"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/445320\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=445320"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=445320"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fredericsanchez.com\/fredericsanchez\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=445320"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}